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Juin-2014

Des toilettes pour les quartiers défavorisés, améliorant l’hygiène générale et fournissant un compost bio – X-Runner, Lima, Pérou

Une des collines désertiques en périphérie de LimaFraîchement arrivés à Lima depuis le Costa Rica, nous avons été surpris par ce qui se trouvait devant nos yeux depuis notre balcon du 20ème étage. Des maisons et immeubles à perte de vue, un ciel gris (c’est ainsi tout l’hiver), l’océan Pacifique au loin. Et sur notre gauche, à l’horizon, nous distinguons des collines arides, dépourvues de toute végétation, remplies d’habitations précaires en briques, en terre et en tôle. Après quelques recherches sur le web, nous tombons sur X-Runner, une start-up proposant aux habitants de ces quartiers de véritables toilettes pour, entre autres, réduire leurs problèmes sanitaires. Une rencontre qui valait le détour !

Un manque d’hygiène évident

Vue de l'intérieur de la banlieue où X-Runner propose sa solutionDans ces quartiers défavorisés de la capitale, où logent les personnes les plus pauvres de la ville qui descendent chaque jour travailler dans le centre, l’eau potable est une denrée rare. Le climat de la capitale est en effet subtropical désertique, avec une moyenne de 5 à 6 millimètres de pluie par an. Même sans parler d’eau potable, c’est de l’eau tout simplement que n’ont pas ces habitants. Or des toilettes classiques, telles qu’on les connait habituellement, demandent une quantité d’eau non négligeable (entre 9 et 12 litres à chaque fois que l’on tire la chasse de toilettes classiques, à moins qu’il ne s’agisse de toilettes nouvelle génération consommant de 3 à 6 litres pour les doubles touches, et entre 2,5 à 4 litres pour les systèmes équipés de boosters, mais au coût très élevé). Quant aux toilettes à litières biométrisées (ou TLB), elles demandent l’utilisation de sciure de bois, que ne possèdent pas les habitants de ces quartiers situés en plein désert. C’est donc à même le sol, dans de simples trous rebouchés une fois pleins, que ces personnes font leurs besoins quotidiens. Certes, la faible pluviométrie réduit le risque de propagation des bactéries pathogènes présentent dans les selles, mais le risque n’en est pas moins nul. De plus, pas de lavage de main après manipulation de la terre, voire des excréments. Les risques de contamination dus à ce manque d’hygiène sont donc très importants.

Une solution simple déjà existante adaptée à la région

Pour pallier ce problème, Jessica, une jeune suisse, s’est associée avec une amie à elle allemande. Ensemble, elles ont repris le design de toilettes déjà existantes au Ghana, développées par une ONG allemande, qu’elles ont ensuite redessinée suivant leurs propres besoins. Elles ont ensuite confié la production de ce nouveau produit à une compagnie suédoise, compétente dans ce milieu. Ce point-là nous a fait tiquer. Effectivement, le fait de produire à l’étranger soulève deux problématiques à l’encontre du développement durable. Premièrement, la main d’œuvre consacrée à cette production n’est pas locale. Deuxièmement, lors de l’analyse du cycle de vie du produit, on constate que son importation de la Suède au Pérou augmente considérablement son impact environnemental. Mais après quelques réflexions, le choix fait par les deux associées se justifie. En effet, lors d’une étude sur un don de lampes de très mauvaise qualité – durée de vie : 2 semaines – alimentées par panneaux solaires sur une île aux Philippines (LIEN), nous avions remarqué que la population avait perdu toute confiance en ce produit. Il est déjà difficile de changer les habitudes de personnes utilisant des systèmes depuis des générations, alors si une fois convaincus, on leur livre un produit de mauvaise qualité, ces personnes ne ferons plus jamais confiance à n’importe quelle nouveauté. Ainsi, le choix de faire produire ces toilettes par une entreprise ayant le savoir-faire permettant de sortir un produit de qualité se justifie. Notre interlocutrice nous a même fait entendre que X-Runner était en train de rechercher une entreprise péruvienne capable de produire le même système, avec une qualité égale. Ainsi, cela résoudrait tous les problèmes !

Le système de sanitaire proposé par X-Runner

Ces toilettes plastiques séparent le liquide du solide, permettant ainsi de récupérer le solide pour une utilisation ultérieure. Le système est également inodore, ce qui permet de pouvoir le placer à l’intérieur de l’habitation, augmentant ainsi considérablement son confort d’utilisation.

L’installation des toilettes se réalise en un petit quart d’heure, ne nécessitant qu’un trou dans le sol pour placer les containers de liquides et solides, ainsi qu’une petite évacuation pour les odeurs.

Concernant le coût des toilettes, celui-ci est contrôlé par un système de location, revenant à environ 10 € par mois. La raison d’avoir choisi un système de location et non de vente, est dû au fait qu’il y est un service derrière ces toilettes, pas seulement un produit…

Une famille des quartiers pauvres de Lima ayant reçu ses nouvelles toilettes, leur permettant d'améliorer leur hygiène quotidienne   Une seconde famille de la banlieue, sur ses nouvelles toilettes

Une tournée de récupération des excréments solides pour leur offrir un second cycle de vie

Une fois par semaine, une équipe de X-Runner vient, à l’aide d’une camionnette et d’un jingle reconnu des utilisateurs, vider les excréments solides des toilettes sèches. Ceux-ci sont initialement stockés dans un sceau en plastique, doublé à l’intérieur d’un sac en papier recyclable en provenance du Chili. Lors de la collecte, il s’agit de récupérer le sac plein, et de le remplacer par un nouveau. L’équipe prend également le temps de discuter brièvement avec l’utilisateur final, pour connaître son avis et ses éventuelles remarques. L’ensemble produit + service de collecte est en effet encore en développement à l’heure actuelle. Le sac recyclable, par exemple, date de l’année 2014, alors qu’avant il fallait nettoyer le sceau avec de l’eau, ce qui demandait donc d’apporter de l’eau, ainsi que la présence d’un risque de contamination par contact avec les excréments.
C’est ainsi que se justifient les 10 € mensuels. En plus de fournir un produit robuste et efficace, X-Runner débarrasse les habitants de leurs excréments.
Mais à quoi peuvent donc servir ces sacs d’excréments solides ? Depuis sa création et aujourd’hui encore, X-Runner développe une « recette » permettant, à partir du contenu de ces sacs, de produire du compost organique. Pour le moment, la recette n’est pas encore à point, et la solution actuelle comprend comme additif de la sciure de bois, majoritairement, et nécessite 3 à 4 mois d’attente avant d’obtenir un compost, efficace, neutre de toute bactérie pathogène. Le compost n’est donc pas encore en vente à l’heure actuelle.

Un marché colossal

Lima étant situé au milieu d’un désert, l’accès à l’eau est très difficile pour les populations défavorisées. Ajouté à cela qu’avec le statut de capitale, regroupant un tiers de la population, c’est ici que se regroupe la majorité des personnes à la recherche d’emplois, le marché que peut potentiellement toucher X-Runner est colossal. Un unique concurrent est à ce jour connu, mais semble ne pas faire beaucoup parler de lui dans la région, après une vingtaine de toilettes distribuées. Avec pour l’instant 80 toilettes sur le terrain, la start-up s’est fixé comme objectif 550 toilettes distribuées d’ici le printemps 2015. X-Runner emploie actuellement 13 personnes, dont 11 péruviens, certains provenant même des quartiers où sont distribuées les toilettes. Si la start-up se développe, c’est de ce côté-ci que s’orienteront les recrutements, ces personnes connaissant parfaitement le milieu et les besoins des potentiels utilisateurs. Notre interlocutrice et co-fondatrice de X-Runner, Jessica, est aujourd’hui retournée vivre en Suisse, là où se trouvent potentiellement les fonds nécessaires à la suite du développement de la start-up.

Notre analyse

Avec environ 1,5 million de personnes sans accès à de véritables sanitaires sur l’agglomération de Lima uniquement, le problème soulevé par Jessica et son équipe n’est pas des moindres. La phase de R&D se déroulant pas à pas, prenant régulièrement en compte l’avis des utilisateurs, et cherchant à aboutir à un ensemble produit + service de qualité, permet de poser une base solide cherchant à résoudre la problématique majeure d’hygiène dans les banlieues des capitales. Car, avec plus de 2,5 milliards de personnes sur Terre actuellement sans accès à des sanitaires dignes de ce nom, causant 1,5 million de morts chaque année, le problème n’est pas seulement d’ordre local.
Une initiative à soutenir et développer sans plus attendre !

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