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Fév-2014

Un cadeau empoisonné – Molocaboc, Negros Occidental, Philippines

Après le typhon Haiyan – connu sous le nom Yolanda aux Philippines – qui a ravagé le 8 novembre 2013 une partie des 7 107 îles composant les Philippines, différentes ONG du pays entre autres, ont proposé leur aide pour subvenir aux besoins vitaux des victimes. Parmi celles-ci, on peut trouver la fondation MyShelter, connue pour son produit phare, Liter Of Light. Après le typhon, MyShelter s’est associé avec TESDA (Technical Education and Skills Development Authority, une agence du gouvernement philippin), pour développer un système de lampe solaire, destiné à être donné aux habitants des villages dévastés par la catastrophe. Nous avons décidé d’aller sur place constater l’intérêt du projet, et interroger les habitants sur l’utilité du produit.

Source : theaustralian.com.au

Molocaboc, ce n’est pas la porte à côté !

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En route vers Molocaboc

La petite île de Molocaboc se situe au nord de la grande île Negros, au sud de Manille. Nous sommes partis la veille au soir à 22 h de la gare routière de Dumaguete, situé au sud de Negros, en direction du nord. Après une nuit agitée dans un bus local, nous devons changer encore 2 fois de bus, puis prendre un tricycle à moteur pour enfin arriver au petit port de Vito, tout au nord de Negros. D’ici, nous louons une petite embarcation pour enfin rejoindre Molocaboc à 13 h. Quel trajet !

Premiers contacts avec les locaux

Débarqués sur l’île affamés, nous nous ruons sur le premier stand à l’entrée du village, pour y dégoter des pâtisseries au goût « local ». Tout le monde nous dévisage, se demandant ce que deux voyageurs occidentaux peuvent bien faire ici. Bien entendu, personne autour de nous ne prononce un mot en anglais… L’interview ne s’avère pas très prometteur. Nous allons « déguster » notre déjeuner sur le terrain de sport municipal, sous un soleil de plomb quand 4 enfants commencent juste une partie de basket. Nous nous empressons d’aller les rejoindre, une occasion en or pour briser la glace avec les locaux, comme on dit. La partie dure jusqu’à ce que des ampoules aux pieds nous indiquent d’arrêter là. Pendant la partie, quelques spectateurs se sont regroupés sur le bord du terrain. Nous allons à leur rencontre, pour tenter de dénicher un anglophone. La tâche se révèle délicate. Après un bon quart d’heure à batailler, en tentant d’expliquer par des gestes le but de notre présence ici (je vous laisse imaginer la scène), nous abandonnons, pour retourner jouer avec les enfants. Eux au moins nous comprennent !

Finalement, après quelques minutes, une femme approche, et s’adresse à nous :

You’re looking for someone who speak english ?

Alléluia !

Un accueil chaleureux


La femme en question s’avère être enseignante dans l’une des deux écoles du village. Nous lui expliquons l’objet de notre visite : « Nous savons que vous avez reçu plusieurs kits solaires suite au typhon, l’an passé. Nous aimerions savoir s’ils vous satisfont, s’ils vous sont utiles, s’ils marchent correctement, s’ils répondent à votre besoin ». Aussitôt, elle nous demande si nous sommes de TESDA, l’agence gouvernementale. « Non, nous venons par nous même ». « Êtes-vous des vendeurs alors ? » « Non plus, nous venons pour avoir votre propre avis. Nous sommes étudiants, et voyageons autour du monde pour étudier et promouvoir ce genre d’initiatives ». Alors, un sourire se forme sur son visage. Elle semble ravie que nous ayons fait le déplacement jusqu’ici pour connaître leur opinion.

« Personnellement, je n’ai pas reçu de kit solaire, car ma maison n’a pas été ravagée par Yolanda. Mais je connais quelqu’un à qui vous pouvez vous adresser ». Elle nous fait signe de la suivre, et nous marchons ainsi avec nos gros sacs sur le dos durant 10 minutes, sous un soleil de plomb et sous les regards interrogés des locaux. Nous arrivons à un petit stand qui vend de la nourriture. Nous sommes bien accueillis, et la jeune femme de la famille, âgée de 23 ans, parle également anglais. Parfait ! Eux aussi n’ont pas reçu de kit, mais elle veut nous emmener voir un voisin qui en a un. En route.

Une mauvaise surprise

Nous arrivons sur place, chez le fameux voisin qui lui, a eu droit à un kit solaire. La jeune femme fait office de traductrice.

Dès le début de l’interview, nous découvrons le malaise. Un des membres de la famille va chercher le fameux kit. Enfin, ce qu’il en reste… En effet, cette famille s’est vue remettre gratuitement un kit solaire au début du mois de février. Nous sommes le 20 du même mois, il ne reste plus grand-chose du pauvre kit. Un voisin approche avec le sien. Même constat. Plus rien ne fonctionne, l’ensemble est même en deux parties.

Une petite description du système s’impose ici. Il s’agit d’une LED placée à l’intérieur d’une bouteille plastique transparente recyclée, partiellement remplie d’eau. Lorsque la LED s’allume, la bouteille diffuse la lumière dans la pièce. La LED est alimentée par une batterie, présente dans un cylindre en PVC qui est collé à l’emplacement habituel du bouchon de la bouteille. La batterie est chargée par un petit panneau photovoltaïque d’environ 10 x 20cm. Une carte électronique présente dans le cylindre assure la régulation du courant. Un interrupteur placé dans un orifice effectué dans le cylindre permet d’allumer ou d’éteindre la LED.

Les locaux de l'île déçu par la qualité du kit solaire

Les locaux de l’île déçu par la qualité du kit solaire

Dans les deux cas, même problème : le système ne fonctionne plus. Nous y jetons un œil, démontons l’ensemble, aucun fil ni composant n’est dessoudé sur la carte ni ailleurs. Nous n’avons aucun matériel, impossible d’en savoir plus sur le problème.

Puis, nous les interrogeons sur l’utilité de ces lampes, quand elles fonctionnaient. À l’unisson, ils répondent qu’elles étaient très pratiques et économiques. En effet, ils n’ont pas eu à les acheter… Nous leur demandons alors comment ils faisaient pour s’éclairer, avant l’arrivée des kits au village. « Nous utilisions des lampes au pétrole, que nous construisions nous-mêmes ». « Quelles différences avez-vous perçues ? » « Principalement, le kit solaire ne fait pas de fumée, contrairement aux anciennes lampes. Et l’éclairage du kit est plus performant ». Tous semblent satisfaits du nouveau produit, hormis sa durée de vie, bien entendu. « Et concernant le coût ? De quelle quantité de pétrole avez-vous besoin pour une soirée ? A combien cela revient-il ? » « Il nous faut mettre environ 10 pesos pour la soirée ». « Très bien. Et combien coûte un kit solaire, si vous voulez en acheter un chez TESDA ? » « 950 pesos ». « Ainsi, savez-vous que même si cela vous semble moins cher quotidiennement d’utiliser la lampe à pétrole, après un peu plus de 3 mois d’utilisation, c’est le kit solaire qui est le plus économique : 10 pesos pendant 90 jours revient à dépenser 900 pesos. Donc après 3 mois et des poussières, il est plus intéressant d’utiliser l’option kit solaire ». Certains refont le calcul dans leur tête, puis tous acquiescent. Seulement, l’investissement est de taille pour eux. Mais ils sont bien conscients des multiples avantages du kit à énergie solaire : aucune pollution de l’air intérieur, puissance de l’éclairage, confort de vision pour travailler le soir, coût. En revanche, le côté fiabilité les a très vite fait revenir à l’ancien système, la lampe à pétrole, qu’ils conçoivent eux-mêmes à la main.

C’est là qu’est le hic.

Un projet révoltant

Convaincre les populations reculées comme celles que nous avons rencontrées ce jour-là demande beaucoup de temps et de persévérance. Les convaincre des bienfaits de certaines avancées technologiques, comme les énergies renouvelables, n’est pas choses aisées. Les faire changer leurs habitudes ancestrales pour des techniques modernes demande une réelle compréhension de leur quotidien, un réel investissement pour concevoir un produit adapté à leur façon de vivre.

Un kit défectueux

Un kit défectueux

Sur le papier, le projet de dons de kits solaires aux victimes du typhon est très respectable. C’est d’ailleurs pour cela que nous avions voulu en savoir plus là-dessus. Mais une fois après avoir découvert, au cours de la journée, que plus de 60 % des kits donnés au village était hors d’usage après moins de 3 semaines d’utilisation, nous avons été révoltés. Accepter d’utiliser ce produit a dû demander à ces personnes un réel effort. Mais en quelques jours, ils ont perdu toute confiance en ce genre de produit, nous entendons par là les énergies renouvelables. Tout un travail en amont gâché à cause d’un produit pourtant basique dans ses composants, dont la qualité est inadmissible. Dans ce genre de village, sur une minuscule île au fin fond des Philippines, pas d’ingénieur électronicien capable de maintenir ce type de produit. Ce qui nécessite que ce produit aie une longue durée de vie, car il sera à 99 % sur mis à la poubelle dès le moindre dysfonctionnement.

Une dernière tentative de convaincre les locaux avant de partir

Tellement surpris et en colère contre les initiateurs de ce projet, nous avons tout de même tenté de persuader les locaux des bienfaits de ce genre de système, quand la qualité est au rendez-vous. Par chance, un des habitants de l’île a investi dans une lampe solaire d’un autre fabricant, et celle-ci est toujours en état de fonctionnement depuis plusieurs mois. D’un coût un peu plus élevé (20 € contre 15 € environ pour le kit de TESDA/MyShelter), celui-ci à l’avantage de toujours fonctionner après 3 petites semaines d’utilisation. Et son utilisateur semble très satisfait. Nous réinsistons sur l’intérêt financier d’un tel système, l’argent semblant beaucoup plus préoccuper ces personnes que la protection de l’environnement qui les entoure.

Le kit solaire fonctionnel

Le kit solaire fonctionnel

Sait-on jamais, peut-être qu’après l’association entre TESDA et MyShelter qui a permis la naissance du kit solaire et la perte de confiance des populations reculées envers les énergies renouvelables, il y a encore une chance pour que ces populations utilisent des énergies alternatives, plus économiques, écologiques, et saines pour leur propre santé ?

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