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Juin-2014

Un téléphérique urbain destiné à améliorer la qualité de vie des habitants – MiTeleférico, La Paz, Bolivie

Vue sur La Paz

Vue sur La Paz

La Paz, capitale la plus haute du monde, possède une configuration particulière bien à elle. Le centre-ville est en effet situé dans un canyon aride à 3200 m d’altitude, tandis que les quartiers défavorisés, regroupés dans l’agglomération d’El Alto, sont situés sur un immense plateau à plus de 4000 m d’altitude. À El Alto se trouve l’aéroport international de la capitale, et c’est également par ce plateau qu’on arrive par voie terrestre, en provenance du la frontière avec le Pérou, notamment. Ce fut notre cas, nous arrivions du lac Titicaca par bus. Nous roulions donc tout d’abord sur ce plateau totalement désertique, entouré par la Cordillère Royale, avec ses sommets blancs culminants à plus de 6000 m. Nous sommes ensuite peu à peu rentrés dans El Alto, avec ses dizaines, voir ses centaines de minibus transportant les locaux. Et soudain, la route arrive au bord du canyon, d’où l’on peut apercevoir la ville de La Paz, toute au fond. Sur les flancs du canyon sont perchées des habitations plus ou moins salubres. Puis la route plonge dans ce trou béant, pour nous conduire jusqu’au centre-ville. C’est alors qu’en levant les yeux vers le ciel, nous apercevons au dessus de nos têtes les cabines rouges d’un téléphérique ! Pensant dans un premier temps qu’il s’agissait d’un moyen de transport destiné aux touristes pour qu’ils puissent profiter de la vue, nous n’y avons pas prêté beaucoup d’attention. Mais après quelques jours passés dans la capitale, nous nous sommes rendu compte que ce téléphérique, inauguré la semaine précédente, signifiait beaucoup plus que cela. Nous avons alors immédiatement contacté MiTeleférico, la société en charge de sa gestion.

 Le transport à La Paz : un chaos organisé

Les bas quartiers de La Paz sont, comme leurs noms ne l’indiquent pas, situés dans les hauteurs de la ville. Regroupés 800m plus haut que le centre-ville, sous l’agglomération d’El Alto, ce sont dans ces quartiers défavorisés que loge la population la moins aisée de la capitale. Pour la plupart, ses habitants descendent chaque jour à La Paz pour y travailler. Ceci génère quotidiennement un flux avoisinant les 500 000 personnes. Ces personnes empruntaient habituellement les « collectivos », minibus remplis à craquer, qui dévalent « l’autopista », la route liant El Alto à La Paz. Ce moyen de transport, chaotique au niveau de la pollution sonore, de la sécurité, de la pollution de l’environnement et du temps qu’il demande pour déplacer une personne d’un point A à un point B, demandait à être remplacé, ou tout au moins amélioré.

Une étude a donc été lancée il y a plus de deux ans pour tenter de trouver un remède à ces innombrables véhicules qui congestionnent chaque jour les rues de la capitale.

Un cahier des charges social

Plusieurs critères étaient donc à prendre en compte, afin de trouver le moyen de transport idéal pour la capitale.

Le but principal étant d’améliorer la qualité de vie des habitants, il s’agissait de trouver un moyen transport économique à l’utilisation, rapide, sûr, confortable, mais également qui ne chamboulait pas la ville durant des mois voir des années d’installation. Concernant l’installation justement, un critère à ne pas négliger était le coût d’achat et d’installation du système. Détruire la moitié de la ville pour installer cedit système n’était donc pas une option. Il s’agissait également d’installer un système permettant l’accès aux personnes à la mobilité réduite. Enfin, étant donné la conjecture géographique de La Paz et d’El Alto, ayant plus de 800 m de dénivelé les séparant, le problème de la pente abrupte était à prendre en compte.

Différentes options pour régler les problèmes dus aux transports

L’étude menée mettait en compétition le métro souterrain, le métro aérien, le téléphérique, ainsi que le bus avec ses voies réservées. Le directeur général de MiTeleférico nous a justifié le choix par simple élimination.

Prenons pour commencer le métro souterrain, que nous connaissons bien à Paris par exemple. Il s’agit d’un moyen de transport qui demande, évidemment, des travaux d’installation colossaux. Il faut en effet creuser des tunnels sous les rues et les habitations d’une ville gigantesque, au sous-sol déjà encombré par les canalisations d’eau propre et usée, de gaz, de l’électricité, etc. Cet aspect élève donc le prix d’installation faramineux à 600 millions de dollars le kilomètre, ce qui élimine d’office le métro souterrain.

Vient ensuite le bus avec sa ligne réservée. En effet, investir dans de simples bus ne résoudrait pas totalement le problème de congestion aux heures de pointe, ni celui du temps de trajet à ces heures là. Réserver une voie uniquement pour le bus demande d’élargir chaque avenue et chaque rue qui se trouve sur sa ligne. Or à La Paz, les voies de circulation sont étroites, souvent même en sens unique. Lorsqu’ils sont envisageables, les travaux requièrent un coût colossal ainsi qu’un dérangement occasionné non supportable pour la population. L’option du bus est donc rayée de la liste.

 

Téléphérique londonien

Téléphérique londonien

Tournons-nous ensuite vers le métro aérien. Comme nous avons pu le constater durant notre voyage, c’est la solution qu’a choisie l’agglomération de Bangkok, Thaïlande, du fait de son sous-sol marécageux. Il s’agit d’élever au-dessus du sol d’énormes infrastructures en béton, soutenant à la fois les rails, mais aussi les stations du métro. Cela demande donc une surface au sol non négligeable pour placer les énormes piliers en béton, évidemment situés au milieu des rues, là où les habitations ne gênent guère. Avec un coût d’installation colossal, ainsi qu’une surface au sol non disponible à La Paz, le métro aérien est donc éliminé. Il faut ajouter à cela le fait que ce moyen de transport n’accepte qu’une pente maximale de 3 °, largement insuffisant pour gravir face à la pente les pentes du canyon qui séparent La Paz d’El Alto. Cela nécessite donc de faire gravir le métro en épingles à cheveux, telle une route de montagne, signifiant un temps de trajet beaucoup trop élevé.

Le téléphérique : un choix qui s’impose de lui-même

–> Une construction non dérangeante

Reste donc le téléphérique. Une ligne de ce moyen de transport demande pour son installation une gare de départ, une gare d’arrivée – voire une intermédiaire – ainsi que pylônes pour supporter le câble sur lequel sont fixées les cabines. La surface au sol est donc relativement faible : les gares prennent la place d’une petite poignée de maisons. Quant aux pylônes, ils ne prennent qu’environ 4 m◊ chacun, ce qui permet de les implanter directement sur la route, ne gênant pas plus que ça la circulation, comme nous avons pu le remarquer en parcourant à pied sous le téléphérique les 800 m de dénivelé qui séparent la gare de départ de celle d’arrivée. Le problème de la gène lors de la construction n’en est donc pas un. La surface au sol occupée par les 3 premières lignes (11 gares ainsi que 74 pylônes) est de 30.100 m².

Ensuite, pour rester sur le thème de l’installation, celle-ci est incroyablement rapide. En effet, la décision de construire la première ligne, la seule actuellement en service, a été prise en avril 2013, alors que son inauguration a eu lieu le 30 mai 2014. Il a donc fallu seulement un an et un mois pour construire de A à Z la « ligne rouge ».

–> Un système parfaitement adapté à la géographie des lieux

Ce moyen de transport, habituellement réservé aux sports d’hiver, est parfaitement adapté à la topographie de la ville, acceptant sans aucun souci la pente extrêmement raide à laquelle il doit faire face.

–> Un coût maitrisé

D’un coût d’installation au kilomètre de 22,6 millions de dollars (234 680 000$ investis pour 10 377m au total), un téléphérique coûte, à l’installation, 30 fois moins cher qu’un métro. Ensuite, concernant son utilisation quotidienne, le tarif actuel fixé par MiTeleférico s’élève à 3 bolivianos le trajet, équivalent environ à 0,30 €. Quand on connait le prix d’un forfait de ski… Plus sérieusement, le tarif actuel d’un trajet en collectivos pour aller de la gare du bas à celle du haut coûte environ 2,5 bolivianos. Moins cher, donc. Nous avons questionné César Dockweiler, actuel directeur général de MiTeleférico, sur le choix d’un tel tarif. Deux critères sont alors mis en avant. Premièrement, il faut que l’ensemble du système, incluant notamment la consommation électrique, les salaires des 150 employés actuels et l’entretien, soit viable économiquement, sans subvention extérieure que ce soit. Car la Bolivie est un pays qui se redresse économiquement, et n’a donc pas dans ses caisses à l’heure actuelle les moyens de subventionner un tel moyen de transport. Deuxièmement, une étude socio-économique a été réalisée, confirmant que la somme de 3 bolivianos était abordable par les utilisateurs ciblés.

–> Un temps de transport réduit, facteur primordial

Précédemment, les utilisateurs des collectivos consacraient entre 30 minutes et 1heure – suivant l’état de la circulation – pour monter de La Paz à El Alto, ou le trajet inverse. Maintenant, avec la première ligne du téléphérique, ils n’y consacrent plus que 10 minutes. Un gain de temps colossal, que le directeur voit également comme un gain d’argent. En gagnant 20 minutes par trajet, ce qui équivaut à 40 minutes par jour sur la base d’un aller-retour, un utilisateur gagne 40×365=14 600 minutes = 243 heures par an. Avec un taux honoraire moyen de 10 $, c’est 2 430 $ qui sont gagnés chaque année par utilisateur. En déplaçant 102 000 personnes par jours, c’est à dire 51 000 si l’on se base sur des aller-retour, c’est donc 51 000×2430= plus de 12 millions de dollars de gain par an, uniquement pour la première ligne.

–> Un moyen de transport réduisant pollution sonore et pollution atmosphérique

Pour avoir testé plusieurs fois la ligne rouge, seule en service actuellement, et s’être promené à pied sous celle-ci, nous pouvons témoigner que la pollution sonore est quasiment inexistante, contrairement aux bruits des moteurs et de klaxons des collectivos.

Ensuite, concernant l’alimentation du téléphérique, le système est alimenté électriquement par le réseaux national. Ayant pour principales sources d’énergie l’hydraulique (39 % en 2011) et surtout le thermique (59 % en 2011), énergies renouvelables, la réduction de rejets de gaz à effet de serre réalisée par la ligne rouge est de 7 000 tonnes de CO2 annuellement. Le facteur vitesse permet également de réduire la consommation du système lors des heures plus calmes. Ainsi, le téléphérique évolue à 5m/s aux heures de pointe, contre 3 à 4 m/s aux heures creuses.

–> Seul point moins positif : le débit

Le téléphérique s’impose donc comme LE moyen de transport idéal pour relier le fond du canyon au plateau d’El Alto. Cependant, un point ne le désigne pas vainqueur absolu. Il s’agit du débit. En effet, à pleine puissance, le téléphérique peut déplacer jusqu’à 6 000 personnes par heure dans les deux sens, alors que le bus avec voie réservée en déplacerait jusqu’à 20 000, et le métro jusqu’à 45 000.

Cependant, la présence du téléphérique désengorgeant l’autopista, les collectivos encore en service permettent de compléter le travail du téléphérique, tout en ayant étant plus rapides qu’auparavant, dû au nombre moins élevé de passagers et donc de véhicules en service. Fonctionnant 17h par jour (de 5h à 22h), chaque ligne du téléphérique transporte ainsi jusqu’à 102 000 personnes quotidiennement.

–> Un confort certain

La première fois que nus avons vu le téléphérique rempli de femmes en robes traditionnelles et chapeaux melon, nous nous sommes posé une question parmi d’autres : les habitants de la capitale, non habitués à utiliser un moyen de transport aérien – car il n’y a pas une seule station de ski ici en Bolivie – en ont ils peurs ? Après avoir utilisé plusieurs fois le nouveau téléphérique, nous avons constaté par nous même que non, personne ne semble effrayé par le vide sous leurs pieds. Au contraire, la vue est éblouissante sur le canyon, et certain, les touristes les premiers, utilisent le téléphérique uniquement pour la vue qu’il procure.

Cabine 10 places confortable

Cabine 10 places confortable

 

Seconde question que nous nous sommes posée : à quoi servent les deux petits panneaux solaires présents sur chacune des cabines ? C’est le directeur qui nous a apporté la réponse : le câble sur lequel est accrochée la cabine n’étant qu’un câble porteur, il n’y a pas de courant qui le traverse. La cabine est isolée électriquement du réseau. Les panneaux sont donc là pour alimenter un éclairage à LED mis en marche durant les heures de fonctionnement de nuit. Eh oui, on se lève largement avant le soleil ici, le confort et la sécurité sont donc au rendez-vous avec un tel système d’éclairage.

Enfin, toujours concernant le confort d’utilisation, une gare intermédiaire a été construite, à mi-chemin entre celle de La Paz et celle d’El Alto. Ceci permet de monter ou de descendre du téléphérique encore plus près de sa destination, et donc de réduire l’utilisation de colectivos.

Un projet de grande ampleur

 

Plan de la ligne rouge

Plan de la ligne rouge

La première ligne inaugurée en mai 2014, la ligne rouge, n’est évidemment pas suffisante pour résoudre les problèmes de transports que causent les 2 millions d’utilisateurs quotidien. Ainsi, lors de notre visite de La Paz, nous avons pu constater la construction de deux autres lignes, une verte et une jaune. Celles-ci se trouvent encore plus au fond du canyon, en dessous du centre-ville, et rejoignent également El Alto. L’ouverture de la ligne jaune est prévue pour le mois de septembre 2014, tandis que la verte est prévue pour octobre de la même année. Pour donner une idée de la taille de chacune des lignes, la première comprend 109 cabines pour une distance de 2664 m parcourue en 10 min, tandis que la verte en comprend 165 pour 3830 m parcourus en 13,5 min et la jaune 169 cabines pour 3883 m en 16,5 min, pour une capacité de 10pers/cabines.

Mais MiTelephérico ne s’arrête pas là, puisqu’un total de 18 lignes est prévu aux environs 2030 !

Notre analyse

Surpris dans un premier temps de découvrir un téléphérique urbain à usage des habitants, majoritairement des personnes défavorisées – et non à usage touristique comme celui de Londres édifié en 2012 – nous avons par la suite énormément apprécié la démarche mise en oeuvre par les municipalités d’El Alto et de La Paz.

A pied ou téléphérique ?

A pied ou en téléphérique ? Le choix est simple !

Ce nouveau moyen de transport s’inscrit effectivement à 100 % dans une démarche développement durable, puisqu’on peut constater très rapidement la présence de l’aspect social, économique et écologique. Ayant testé les différentes possibilités qui s’offrent aux locaux pour se déplacer du plateau jusqu’à l’intérieur du canyon – coletivos, marche à pied ou téléphérique – nous pouvons aujourd’hui affirmer que ce dernier s’impose comme le moyen de transport apportant la meilleure qualité de vie à ses utilisateurs.

MiTeleférico va encore plus loin, en annonçant pour la fin juin 2014 l’arrivée de nouveaux tarifs : 1,5 boliviano – donc moitié prix – pour les étudiants (seulement en semaine), les personnes à mobilité réduite, ainsi que les personnes âgées. Une carte où l’on peut déposer du crédit dessus, comme dans les restaurants universitaires en France par exemple, est également à l’étude, dans le but de réduire encore le temps passé dans les transports. Des efforts réalisés par la société de transport, facilitant grandement la vie des habitants de la capitale. Nous l’avons constaté par nous même en observant et interrogeant quelques utilisateurs.

Un très beau projet permettant de résoudre une des problématiques majeures d’une agglomération à la configuration si particulière.

Toutes les images de ce projet :

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